Qui fabrique le futur de notre alimentation ?

Le 16 octobre prochain, la FAO clôturera à Rome une semaine de réflexion sur la transformation des systèmes alimentaires. Le lendemain, le SIAL ouvrira à Paris pour présenter les produits et les innovations qui façonneront le marché. Entre ces deux rendez-vous, il n’y a que quelques heures de trajet. Mais existe-t-il un passage entre les deux mondes ?


D’habitude, on attend que les événements soient passés pour en faire le bilan. Mais parfois, le calendrier organise une collision si évidente qu'il faut l'interroger avant qu'elle n'ait lieu : j’ai peur que ces deux mondes ne se croisent sans se voir.

Le vendredi 16 octobre 2026, à Rome, les dernières conversations du World Food Forum s’achèveront au siège de la FAO.

On y aura parlé de sécurité alimentaire, de recherche, de biodiversité, d’investissement, de résilience climatique et de transformation des systèmes agroalimentaires. Des scientifiques auront échangé avec des responsables politiques, des agriculteurs, des investisseurs, des jeunes et des représentants des Peuples Autochtones.

Au même moment, quelques centaines de kilomètres plus au nord, les équipes du SIAL Paris termineront l’installation de l’un des plus grands salons alimentaires au monde.

Dès le lendemain, le 17 octobre, ses allées accueilleront marques, fabricants, distributeurs, acheteurs, investisseurs et start-up. Ils viendront découvrir ce qui pourrait se retrouver dans nos assiettes au cours des prochains mois : nouveaux ingrédients, boissons fonctionnelles, protéines alternatives, recettes fermentées, produits végétaux, expériences gustatives et solutions technologiques.

Rome fermera ses portes le vendredi. Paris ouvrira les siennes le samedi.

D’un côté, le monde se demandera comment transformer les systèmes alimentaires. De l’autre, l’industrie présentera les produits à travers lesquels une partie de cette transformation doit se matérialiser.

La continuité semble évidente, pourtant, elle ne semble pas organisée…


Deux futurs de l’alimentation

Le World Food Forum 2026 se présente comme une plateforme mondiale destinée à transformer les systèmes agroalimentaires par la jeunesse, la science, l’innovation et l’investissement. Son mot d’ordre “Innovate today. Nourish tomorrow”.

Son Science and Innovation Forum insiste sur la nécessité d’associer progrès scientifique, savoirs traditionnels et approches inclusives. Il veut notamment rapprocher les engagements internationaux de leur application dans les territoires.

Le SIAL emploie un vocabulaire voisin. Son programme promet de décrypter les tendances, de présenter les innovations et de transformer les idées en débouchés économiques.

Ses trois grands sommets porteront sur les systèmes alimentaires face aux pressions climatiques, les nouvelles chaînes de valeur et la personnalisation de l’alimentation. Le salon annonce également des conférences sur la santé, l’intelligence artificielle, la traçabilité, les attentes des consommateurs et l’alimentation de demain.

Les deux événements parlent donc d’innovation, de résilience, d’investissement et de futur.

Mais ils ne semblent pas parler du futur depuis le même endroit…

À Rome, le système alimentaire est envisagé comme un ensemble de relations entre des écosystèmes, des territoires, des connaissances, des institutions et des populations.

À Paris, il apparaît surtout sous la forme de produits, de marchés, de technologies, de tendances et de chaînes d’approvisionnement.

Le premier monde cherche des trajectoires de transformation alors que le second décide en partie lesquelles deviendront des réalités industrielles.

Entre eux se trouve une question rarement posée : que devient une connaissance lorsqu’elle entre dans le marché ?


Avant l’ingrédient, il y avait une relation

Une innovation alimentaire ne naît pas toujours dans un laboratoire.

Elle commence souvent par une graine résistante à la sécheresse cultivée depuis des millénaires comme le fonio ou le quinoa. Par une liane amazonienne comme le guarana ou un fruit sauvage comme le baobab et le camu-camu, dont les cueilleurs connaissent les dosages exacts. Par des racines régulatrices comme l’ashwagandha ou la maca. Par des fermentations complexes - du koji au tempeh - maîtrisées de génération en génération pour préserver la vie microbienne des sols et des corps.

Ce que l’industrie nomme ensuite « ingrédient », « procédé », « tendance » ou « innovation » appartenait auparavant à un système plus vaste.

La plante avait un territoire. La pratique avait une histoire. Le savoir avait des détenteurs.

Son usage pouvait être lié à une langue, une organisation collective, des règles de transmission, des responsabilités ou des limites.

Lorsque ce savoir entre dans une chaîne de valeur industrielle, une partie de ce contexte disparaît souvent. Le produit circule, mais la relation dont il provient reste sur place.

Ce phénomène n’est pas toujours le résultat d’une prédation spectaculaire. Il s’opère par une série de glissements progressifs et silencieux :

  • Une recette de terroir devient une inspiration de formulation.

  • Une pratique de fermentation sacrée devient un procédé breveté.

  • Une plante médicinale devient un actif standardisé pour boisson énergisante.

  • Un récit d’origine communautaire devient un argument de storytelling de marque.

  • Une connaissance vivante et située devient une matière première disponible.

À chaque étape, la valeur économique se déplace. Mais les droits, la reconnaissance et le pouvoir de décision ne suivent pas nécessairement le même chemin.


Ce que le Global-Hub met sur la table

Au sein du World Food Forum, le Global-Hub on Indigenous Peoples’ Food Systems constitue un espace particulièrement intéressant.

Coordonné par l’unité de la FAO consacrée aux Peuples Autochtones, il réunit des experts autochtones et non autochtones, des universités, des centres de recherche, des organisations autochtones et des agences des Nations unies.

Son principe est simple en apparence, mais radical dans ses conséquences : accorder le même respect aux savoirs académiques et aux savoirs des Peuples Autochtones.

Ses travaux ne portent pas uniquement sur la conservation des traditions. Ils traitent aussi de la sécurité alimentaire, de la nutrition, de la biodiversité, de la santé, des systèmes pastoraux, de la restauration des écosystèmes, de la gouvernance, de la certification et des effets des produits ultratransformés.

Le Global-Hub travaille notamment sur des recommandations pour la coconstruction des connaissances entre personnes autochtones et non autochtones. Il étudie également les systèmes de labellisation et de certification des aliments autochtones.

Autrement dit, plusieurs de ses travaux se trouvent déjà à la frontière entre connaissance, reconnaissance et marché.

La question n’est donc pas de savoir si les savoirs autochtones peuvent « inspirer » l’industrie alimentaire. Cette formulation les réduit trop facilement à un réservoir d’idées disponibles.

La question est plutôt à quelles conditions une relation avec l’industrie peut-elle renforcer les systèmes de savoirs au lieu de les fragiliser ?


Le SIAL regarde-t-il vers Rome ?

À ce jour, aucune communication publique consultée ne permet d’établir un partenariat ou une programmation commune entre le SIAL et le World Food Forum.

Le World Food Forum ne semble pas renvoyer vers le SIAL. Le SIAL ne semble pas intégrer explicitement les conclusions du World Food Forum ou les travaux du Global-Hub dans sa programmation.

Il est possible que des intervenants, des institutions ou des entreprises circulent entre les deux événements le jour J. Des relations informelles peuvent exister. Mais aucun passage organisé entre Rome et Paris n’apparaît publiquement.

Cette absence est d’autant plus frappante que le calendrier semble avoir dessiné le parcours tout seul. En vingt-quatre heures, les savoirs peuvent symboliquement passer du forum politique au marché.

Mais qui accompagne ce passage ? Qui veille à ce que les conclusions formulées à Rome atteignent les responsables de l’innovation, du sourcing et du marketing réunis à Paris ?

Inversement, comment les questions très concrètes rencontrées par les entreprises - volumes, qualité, réglementation, propriété intellectuelle, traçabilité, investissement - remontent-elles vers les espaces où se construisent les cadres internationaux ?


Construire un passage entre Rome et Paris

Le pont entre le World Food Forum et le SIAL ne peut pas être un simple transfert de contenu.

Il ne suffit pas d’inviter une personne autochtone sur une scène industrielle pour raconter une tradition. Une telle présence pourrait même reproduire le problème si elle servait uniquement à enrichir le récit d’innovation du secteur.

Un véritable passage demanderait un format différent.

On pourrait imaginer une conversation commencée à Rome avec des détenteurs de savoirs, des chercheurs et des organisations autochtones autour d’une question précise :

Que signifierait concrètement un engagement responsable des entreprises auprès des systèmes alimentaires et de savoirs autochtones ? »

Cette conversation serait ensuite portée à Parisavec une série de conditions adressées à l’industrie :

  • Consentement.

  • Gouvernance.

  • Attribution.

  • Partage de valeur.

  • Protection du contexte culturel.

  • Transmission.

  • Droit de refus.

Les entreprises pourraient alors répondre avec leurs propres contraintes et leurs propres responsabilités. Le résultat serait le début d’un cadre de travail commun.


ANIMA est un cabinet d’insetting culturel qui conçoit les cadres éthiques, juridiques et économiques nécessaires pour faire dialoguer l'industrie avec les savoirs ancestraux.

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