World Food Forum 2026 : savoirs autochtones et financement

Pendant neuf jours, le World Food Forum a occupé le siège de la FAO à Rome : 32 000 participants sur place selon l’organisation, un forum d’investissement record et, sur le terrain de l’agence, deux tentes sámi qui ont accueilli la quatrième réunion du Global-Hub sur les systèmes alimentaires et les savoirs autochtones. Dans le même temps, un panel d’experts du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) a rendu un rapport qui réclame des financements versés directement aux organisations autochtones. Nous avons confronté ces textes. Voici ce qui s’est dit, ce que les documents permettent d’affirmer et ce qu’ils laissent ouvert.


Neuf jours à Rome : ce que la FAO annonce

La sixième édition du World Food Forum (WFF) s’est tenue du 8 au 16 octobre, sous le thème « Innover aujourd’hui. Nourrir demain. ». Le communiqué de clôture de la FAO donne les chiffres d’ensemble : plus de 200 sessions, plus de 90 000 participants venus de 189 pays, dont 32 000 en présence physique, soit le double de l’an dernier.

Le forum repose sur trois piliers : l’action des jeunes, le Forum science et innovation, et le Hand-in-Hand Investment Forum.

  • Investissement. Du 13 au 16 octobre, 38 pays et cinq initiatives régionales ont présenté 20,16 milliards de dollars d’investissements proposés, pour 117,8 millions de bénéficiaires potentiels. C’est un record. La FAO situe l’édition 2025 autour de 17 milliards.

  • Jeunes. Le Forum jeunesse a réuni plus de 2 100 jeunes de 171 pays. Trente-trois nouveaux chapitres nationaux ont été lancés, ce qui porte le total à plus de 100.

  • Savoirs autochtones. Du 12 au 16 octobre, le Global-Hub a siégé dans deux tentes sámi (lavvu) dressées dans l’enceinte de la FAO, présentées comme un territoire autochtone au cœur de Rome. Des détenteurs de savoirs, des responsables, des experts et des chercheurs venus des sept régions socioculturelles du monde s’y sont retrouvés pour « co-créer » des connaissances.

Une précision de vocabulaire s’impose sur le premier chiffre. La FAO parle d’investissements proposés : des plans présentés à des banques de développement et à des investisseurs privés. Autrement dit, les 20,16 milliards additionnent des dossiers soumis à des financeurs. Le montant réellement investi se connaîtra plus tard, projet par projet.


Ce que dit le rapport des experts

Le rapport du HLPE (High Level Panel of Experts on Food Security and Nutrition), le 21e de la série, s’intitule « Préserver, renforcer et promouvoir les systèmes alimentaires et de savoirs des peuples autochtones et les pratiques traditionnelles pour des systèmes alimentaires durables ». Il doit être présenté à la 54e session plénière du CSA, du 19 au 23 octobre. Nous nous appuyons ici sur son résumé exécutif de dix pages. Huit idées en ressortent.

1. Les savoirs autochtones sont valides en eux-mêmes. Le rapport les dit indépendants de la connaissance scientifique et complémentaires à elle. Autrement dit, la science n’a pas à les valider pour qu’ils comptent.

2. La co-création se fait sous conditions. Les détenteurs de savoirs choisissent si et comment ils participent. Aucune obligation de co-créer, aucune obligation de céder la gouvernance. Autrement dit, un refus constitue une réponse recevable.

3. Les peuples autochtones sont des détenteurs de droits et de savoirs. Le texte écarte les rôles de simples parties prenantes ou d’informateurs. Il ajoute qu’ils sont les seuls habilités à porter leur voix et leurs savoirs devant des tiers, sans intermédiaires extérieurs. Autrement dit, ni un État, ni une ONG, ni un cabinet de conseil comme le nôtre ne parle à leur place.

4. Le territoire est une infrastructure de savoir. Les connaissances sur les sols, les semences, les pêcheries et les saisons dépendent d’un accès continu à des terres et à des eaux précises. Autrement dit, sans accès au territoire, le savoir s’éteint avec le temps.

5. La valeur de ces systèmes échappe aux calculs habituels. Sur 53 études publiées entre 2010 et 2025, deux seulement donnent une valeur monétaire à la production des systèmes alimentaires autochtones. Les subventions mondiales aux engrais et aux pesticides dépassent 635 milliards de dollars par an, sans équivalent pour ces systèmes. Les experts proposent un cadre à quatre valeurs (production, savoirs et bien-être, gouvernance et relations, écologie) et précisent que certaines dimensions ne se chiffrent pas : la réciprocité, la spiritualité, la parenté avec la nature.

6. Ces aliments restent invisibles dans les statistiques. Ils sont largement absents des tables nationales de composition alimentaire. Produire ces données sous gouvernance autochtone est présenté comme un préalable à la reconnaissance. Le rapport cite les Inuits de Baffin, qui utilisent 79 espèces animales et végétales, et les Awajun du Pérou, qui en utilisent 223. Autrement dit, des systèmes qui nourrissent avec une grande diversité ne figurent pas dans les chiffres qui orientent les politiques de nutrition.

7. L’argent doit arriver directement. Parmi les conditions de mise en œuvre, le rapport demande que les financements parviennent aux organisations autochtones. Il range parmi les obstacles les financements conditionnels, les intérêts privés, la faible redevabilité et la perte continue de territoires.

8. Un suivi dirigé par les peuples autochtones. Le CSA est invité à établir un suivi biennal, avec un état des lieux de référence achevé en 2027 et une revue à mi-parcours en 2030. Les indicateurs et la gouvernance des données seraient définis avec les peuples autochtones.


Les cas concrets cités par les experts

Le résumé exécutif cite beaucoup d’exemples, presque tous sur les droits, le droit et la gouvernance.

Des règles de gestion qui fonctionnent sans technologie. Chez les Maoris, quand une ressource comme les coquillages s’épuise, un rahui interdit la zone jusqu’à reconstitution du stock, puis l’interdiction est levée. Le rapport cite aussi les calendriers saisonniers des Tangkhul Naga, la rotation des pâturages des Kel Tamasheq et la mobilité saisonnière des éleveurs sámi.

Le coût de la dépossession. Au Kenya, les Ogiek ont été évincés de la forêt Mau au nom de la conservation et de l’exploitation forestière. En 2017, la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples a jugé que le Kenya avait violé leurs droits à la propriété, à la culture, aux ressources naturelles et au développement. Le rapport range dans la même logique les Baka et Bakola du Cameroun et l’affaire Sawhoyamaxa au Paraguay. Chez les Mayas yucatèques, plus de 70 % des agriculteurs ont adopté des technologies non traditionnelles, avec à la clé davantage d’ultra-transformé, d’obésité et de diabète.

Une reconnaissance qui existe déjà. L’accord canadien sur les ressources halieutiques de 2021, la loi néo-zélandaise Te Awa Tupua qui fait du fleuve Whanganui une entité juridique, la réforme constitutionnelle mexicaine de 2024 qui reconnaît les peuples autochtones comme « sujets de droit public », et la loi sur la protection marine du golfe de Hauraki, citée comme exemple de conciliation entre conservation et souveraineté alimentaire.

Des institutions qui changent leurs règles. Au Brésil, la commission CATRAPOVOS, et en Nouvelle-Zélande le programme Ka Ora, Ka Ako, ont refondu l’alimentation scolaire : gouvernance, règles d’achat public, normes sanitaires, critères de qualité. Ce sont les exemples les plus proches du monde de l’entreprise, car ils touchent aux cahiers des charges et aux achats.

Une absence mérite d’être notée. Le résumé exécutif ne donne aucun exemple de financement versé directement à une organisation autochtone. Le rapport complet en contient peut-être. Dans les deux cas, l’information compte.


Deux vocabulaires

Le discours d’ouverture du directeur général de la FAO, Qu Dongyu, associe les technologies que l’on déploie, « the traditional and indigenous wisdom we leverage » et les jeunes que l’on soutient. Dans cette phrase, les savoirs autochtones figurent au même rang que la technique et la jeunesse : des ressources à mobiliser pour que les systèmes alimentaires nourrissent demain. Le communiqué de clôture, lui, cite les peuples autochtones dans une énumération où l’on trouve aussi les investisseurs, les innovateurs, les scientifiques et les décideurs.

Le rapport du HLPE fixe une autre règle. La protection de ces savoirs et le soutien à leur transmission entre générations sont urgents, que leurs détenteurs choisissent ou non de les verser dans un processus de co-création. Autrement dit, un savoir protégé n’a pas à rendre service pour mériter la protection.

Ces deux grammaires coexistent à Rome. Elles ne sont pas formellement incompatibles : le directeur général parle d’un événement, les experts posent des conditions. Mais la distance entre les deux se mesurera à ce qui suivra.


L’argent : ce que Hand-in-Hand décrit et ce qu’il laisse ouvert

La FAO présente le Hand-in-Hand Investment Forum comme une plateforme où les pays exposent leurs priorités directement à des banques multilatérales de développement et à des investisseurs privés. Le modèle est dit « porté par les pays ». Le directeur général parle d’investissements conçus, « dé-risqués » et financés de manière nouvelle, chaque acteur apportant ce qu’il sait faire de mieux. Selon le communiqué de clôture, les échanges ont réuni des représentants de gouvernements, des entreprises privées, des banques de développement et des fondations.

Côté peuples autochtones, la FAO indique que l’agenda de sa région Amérique latine et Caraïbes réunit des gouvernements, des jeunes, des producteurs, des institutions académiques, des peuples autochtones, des partenaires du développement et le secteur privé. Neuf pays y présentent des plans d’investissement, avec des propositions régionales pour l’Amazonie et le Corridor sec d’Amérique centrale. Un site spécialisé relayait en 2025 que le Global-Hub s’associait au forum d’investissement pour que les voix autochtones pèsent dans les discussions, en particulier sur l’Amazonie et les îles du Pacifique. Cette information, de seconde main et datée de l’an dernier, reste à confirmer pour 2026.

En face, le rapport du HLPE demande des financements directs aux organisations autochtones.

Ce que nous n’avons pas trouvé, dans les textes consultés :

  • une liste des porteurs de projet des plans présentés en 2026 qui précise la place d’organisations autochtones ;

  • une part des 20,16 milliards destinée à des organisations autochtones ;

  • une description de la manière dont le consentement libre, préalable et éclairé s’applique aux plans touchant des territoires autochtones.

Cette absence dans nos sources n’établit rien sur la réalité des projets. Elle dessine trois questions à poser aux organisateurs :

  1. Parmi les 387 dossiers d’investissement accompagnés depuis 2022, combien associent des organisations autochtones à leur conception, leur gouvernance ou leur financement ?

  2. Les plans régionaux pour l’Amazonie présentés à Rome contiennent-ils des projets conduits par des organisations autochtones ?

  3. Quel mécanisme garantit le consentement libre, préalable et éclairé quand un plan national touche un territoire autochtone ?


Ce que Rome n’a pas décidé

Le World Food Forum n’a pas adopté d’engagement contraignant sur ces sujets, d’après les documents que nous avons pu lire. Le calendrier institutionnel reste devant nous. Le CSA tient sa 54e session plénière à Rome du 19 au 23 octobre. Selon la FAO, il discutera en 2027, pour la première fois, des systèmes alimentaires et de savoirs autochtones, à partir du rapport du HLPE, qui alimente un chantier de politique du Comité. L’état des lieux de référence demandé par les experts doit être achevé en 2027, la revue à mi-parcours est fixée à 2030.

Autrement dit, la question posée à Rome trouvera ses premières réponses dans les négociations du CSA, bien plus que dans les tentes ou dans les salles d’investissement.


Pour les entreprises et les institutions : six questions avant de parler de savoirs autochtones

Le rapport s’adresse d’abord aux États et aux institutions internationales. Voici comment ANIMA, cabinet de conseil en insetting culturel, le transpose à une entreprise qui travaille avec des communautés porteuses de savoirs. Ces questions sont notre lecture, non celle des experts.

  1. Qui a choisi de participer, et peut-il refuser ? Le rapport pose qu’aucune communauté n’est tenue de co-créer.

  2. Qui parle au nom de la communauté, et qui l’a désigné ? Le rapport écarte les intermédiaires extérieurs.

  3. Le consentement est-il libre, préalable, éclairé, et engage-t-il juridiquement l’entreprise ?

  4. Qui détient les données et les savoirs consignés, et qui décide de leur usage ? Le rapport demande la souveraineté sur les données.

  5. Que reçoit la communauté, sous quelle forme, pendant combien de temps ? Le rapport demande un partage équitable des bénéfices.

  6. L’entreprise finance-t-elle aussi les conditions d’existence du savoir, c’est-à-dire l’accès au territoire et la transmission entre générations ?

Ces questions s’appliquent à un contrat de sourcing, à un développement de produit, à un partenariat de marque. Elles s’appliqueront aux industriels réunis au SIAL, qui achètent, transforment et racontent des produits issus de savoirs traditionnels.

À suivre

  • 19-23 octobre 2026 : 54e session plénière du CSA à Rome.

  • 2027 : première discussion de politique du CSA sur les systèmes alimentaires et de savoirs autochtones ; état des lieux de référence demandé par les experts.

  • 2030 : revue à mi-parcours du suivi proposé.


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